L’alimentation équilibrée du cheval représente l’un des piliers fondamentaux de sa santé et de ses performances. Contrairement aux idées reçues, nourrir correctement un équidé ne se résume pas à distribuer du foin et des granulés selon son instinct. Cette approche scientifique nécessite une compréhension approfondie des besoins physiologiques spécifiques à chaque animal. Les professionnels de l’élevage équin savent que chaque cheval possède des exigences nutritionnelles uniques, influencées par de multiples facteurs physiologiques et environnementaux. Une ration mal équilibrée peut compromettre non seulement les performances sportives, mais également la santé à long terme de l’animal, pouvant conduire à des pathologies graves comme les coliques ou les troubles métaboliques.

Calcul des besoins nutritionnels selon le poids métabolique et l’activité physique

La détermination précise des besoins nutritionnels constitue la première étape cruciale dans l’établissement d’une ration équilibrée. Cette démarche scientifique prend en compte le poids métabolique de l’animal, qui diffère du simple poids corporel par l’intégration de facteurs physiologiques complexes. Le métabolisme équin fonctionne selon des principes similaires à ceux des autres herbivores, mais présente des spécificités liées à l’évolution et à la domestication.

Les besoins énergétiques d’un cheval varient considérablement selon son statut physiologique. Un cheval adulte au repos nécessite environ 0,85 UFC par 100 kg de poids vif, tandis qu’un animal en activité sportive intense peut voir ses besoins doubler, voire tripler. Cette variation s’explique par l’augmentation du métabolisme musculaire et des processus de récupération post-exercice. L’évaluation correcte de ces besoins permet d’optimiser les performances tout en préservant l’intégrité physique de l’animal.

Estimation du poids vif et coefficient de correction pour chevaux en croissance

L’estimation du poids vif constitue un préalable indispensable au calcul nutritionnel. La formule la plus utilisée dans le milieu professionnel combine la hauteur au garrot et le périmètre thoracique : Poids = 3 × HG + 4,3 × PT - 785. Cette équation présente une précision acceptable de ±5% pour les chevaux adultes de morphologie standard.

Pour les chevaux en croissance, l’application de coefficients correcteurs s’avère nécessaire. Un poulain de 18 mois nécessite une majoration de 20% de ses besoins énergétiques, tandis qu’un yearling demande une augmentation de 15%. Ces coefficients tiennent compte de l’anabolisme intense caractéristique de la croissance équine.

Méthode de calcul des UFC (unités fourragères cheval) selon l’intensité du travail

L’UFC (Unité Fourragère Cheval) représente l’unité de mesure énergétique de référence en nutrition équine française. Cette unité, développée par l’INRA, correspond à la valeur énergétique d’un kilogramme d’orge de référence. Le calcul des besoins en UFC suit une progression logarithmique selon l’intensité du travail demandé.

Un cheval de 500 kg au travail léger (1 à 2 heures de monte par jour) nécessite approximativement 6 UFC quotidiennes. Cette valeur augmente à 7,5 UFC pour un travail mod

érée pour un travail modéré (environ 3 heures par jour avec des phases de trot et de galop) et peut atteindre 9 à 10 UFC pour un travail intense (cheval d’endurance, de concours complet ou de course). Il est essentiel de ne pas se contenter d’augmenter les concentrés de manière empirique : au-delà de 2 kg de céréales par repas, l’estomac du cheval est surchargé et le risque de colique ou d’ulcère gastrique augmente fortement. Dans la pratique, on répartit donc les apports énergétiques sur plusieurs repas, en conservant une base de fourrages suffisante pour sécuriser le transit et la flore digestive.

Les tables INRA proposent des coefficients d’augmentation selon le type d’effort : travail léger, modéré, soutenu ou intense. Concrètement, vous pouvez partir du besoin d’entretien (0,85 UFC / 100 kg de poids vif) puis ajouter, en première approximation, 0,5 à 1 UFC par heure de travail réellement effectif à l’allure. Cette méthode pragmatique doit toutefois être ajustée en fonction de l’état corporel du cheval et de son tempérament : un cheval « chaud » consommera plus d’énergie à activité égale qu’un individu placide.

Détermination des besoins en MADC (matières azotées digestibles cheval)

Si l’énergie est le « carburant » du cheval, les MADC représentent la brique de base pour l’entretien des tissus, la construction musculaire et la synthèse d’enzymes et d’hormones. Les besoins en protéines digestibles varient en fonction de l’âge, de l’activité et de l’état physiologique. Pour un cheval adulte à l’entretien, on considère qu’il faut au minimum 70 g de MADC par UFC pour couvrir les besoins d’entretien et maintenir un bon état musculaire sans excès azoté.

Chez le cheval au travail, ce rapport protidoénergétique doit être légèrement augmenté pour accompagner le développement et la réparation musculaire, tout en évitant une surcharge rénale et hépatique. On vise en général 80 g de MADC/UFC pour un travail modéré et jusqu’à 90 g de MADC/UFC pour un effort soutenu ou un cheval très musclé (trotteur, galopeur, cheval de CSO de haut niveau). En revanche, dépasser systématiquement ces valeurs, comme on le voit parfois avec des rations très riches en tourteaux ou en luzerne, n’améliore pas les performances et peut au contraire favoriser fourbure, dermites et hypersensibilités.

Pour les jeunes en croissance, le rapport MADC/UFC doit être encore plus élevé, car l’organisme synthétise activement du tissu osseux et musculaire. On retient généralement 120 g de MADC/UFC pour un poulain en croissance rapide et environ 100 g de MADC/UFC pour un yearling. Vous voyez ici l’importance de ne pas se contenter d’augmenter l’énergie sans ajuster les protéines : une ration très énergétique mais pauvre en MADC chez un jeune cheval favorise le surpoids sans assurer une croissance harmonieuse du squelette.

Adaptation des rations pour juments gestantes et allaitantes

La jument gestante et surtout la jument allaitante constituent des cas particuliers en nutrition équine. Pendant les premiers mois de gestation, les besoins restent proches de l’entretien, mais à partir du 8e mois, le fœtus croît rapidement et la jument doit recevoir un supplément énergétique et protéique. On augmente alors progressivement la ration, en visant un rapport MADC/UFC d’environ 80 et un apport énergétique supérieur de 15 à 20 % à l’entretien.

En début de lactation, les besoins explosent : la production laitière est maximale au cours des deux premiers mois post-vêlage. Les juments allaitantes peuvent nécessiter jusqu’à 1,8 fois les besoins d’entretien en énergie et en protéines. Sur le plan pratique, cela se traduit par une densification de la ration : on conserve un volume de fourrages suffisant pour le bien-être digestif, mais on ajoute des concentrés spécifiquement formulés pour la reproduction, riches en MADC de bonne qualité et en minéraux (notamment calcium, phosphore, cuivre et zinc).

Le rapport phosphocalcique (Ca/P) doit impérativement être maîtrisé, sous peine de fragiliser le squelette de la jument et celui du poulain. On vise en général un rapport Ca/P proche de 1,5 pour la gestation et la lactation, avec un apport calcique significativement supérieur à celui d’un cheval à l’entretien. Une ration déséquilibrée, trop riche en phosphore (avoine, son de blé) et pauvre en calcium, conduit la jument à puiser dans ses réserves osseuses, augmentant à terme le risque de fractures et de lésions articulaires.

Analyse de la valeur nutritive des fourrages et concentrés

Une fois les besoins énergétiques et protéiques du cheval définis, l’étape suivante consiste à analyser la valeur nutritive réelle des fourrages et des concentrés disponibles à l’écurie. Sur le papier, 1 kg de foin de prairie vaut 0,45 UFC… mais ce chiffre n’a de sens que si le foin a été récolté au bon stade et stocké dans de bonnes conditions. L’analyse fourragère ou, a minima, l’utilisation rigoureuse des tables INRA permet d’éviter les approximations dangereuses pour la santé du cheval.

Dans un monde idéal, chaque lot de foin, d’enrubanné ou d’ensilage serait envoyé au laboratoire pour une analyse complète : matière sèche, cellulose, protéines, énergie, minéraux, voire profil en acides gras. En pratique, la plupart des propriétaires doivent se contenter d’une estimation basée sur l’aspect visuel, l’odeur et le type de végétation. D’où l’intérêt de comprendre quels paramètres influencent réellement la digestibilité et la densité énergétique des fourrages.

Évaluation de la digestibilité de la matière organique des foins de prairie

La notion de digestibilité de la matière organique (DMO) est centrale pour évaluer l’intérêt nutritionnel d’un foin. Deux bottes de poids identique peuvent fournir des quantités d’énergie très différentes si l’une est composée de graminées jeunes et feuillues et l’autre d’herbes montées en graines, fibreuses et lignifiées. Plus la DMO est élevée, plus la fraction réellement utilisable par le cheval est importante, à volume égal.

Les tables de l’INRA proposent des valeurs moyennes de DMO selon le type de prairie (naturelle, semée, riche en légumineuses, etc.) et le stade de récolte (végétatif, début épiaison, pleine floraison). Un foin de prairie récolté en début de floraison présente souvent une DMO autour de 60 à 65 %, contre moins de 55 % pour un foin très tardif. Visuellement, un bon foin digestible se reconnaît à ses tiges fines, à une proportion élevée de feuilles et à une couleur vert doré sans excès de jaunissement.

Pour le cheval de sport ou le jeune en croissance, privilégier un foin à bonne DMO est souvent plus efficace que d’augmenter les concentrés. Pourquoi? Parce qu’un fourrage plus digestible apporte plus d’énergie utile tout en maintenant une mastication longue et une bonne hydratation du contenu intestinal. À l’inverse, un foin très ligneux augmente l’encombrement de la ration sans apporter d’énergie suffisante, un peu comme si vous remplissiez le réservoir de votre voiture avec de l’eau au lieu d’essence.

Teneur en amidon et index glycémique des céréales (avoine, orge, maïs)

Les céréales constituent la principale source d’énergie concentrée dans l’alimentation du cheval. Elles apportent de l’amidon, rapidement dégradable dans l’intestin grêle, ce qui entraîne une élévation de la glycémie et de l’insulinémie. Cependant, toutes les céréales ne se valent pas : l’avoine, l’orge et le maïs présentent des profils d’amidon et des index glycémiques différents, avec des conséquences pratiques pour les chevaux sensibles (ulcères, myopathies, PSSM, syndrome métabolique).

L’avoine est traditionnellement considérée comme la céréale « du cheval » : elle contient moins d’amidon que le maïs, une enveloppe riche en fibres et un index glycémique modéré. L’orge et le maïs, plus riches en amidon, ont une densité énergétique supérieure mais nécessitent une préparation (aplatissage, floconnage, cuisson) pour améliorer leur digestibilité et limiter le passage d’amidon non digéré vers le gros intestin, source potentielle de coliques et de fourbure. Dans tous les cas, on évite de dépasser 1 à 1,5 g d’amidon par kg de poids vif et par repas.

Pour les chevaux à risque (insulino-résistants, naviculaires, obèses), il est souvent recommandé de limiter l’apport en céréales à index glycémique élevé et de privilégier des sources d’énergie moins glucidiques : huiles végétales, pulpes de betterave, fibres de luzerne, voire aliments industriels « low starch ». Là encore, la lecture attentive des étiquettes et des tableaux de composition est indispensable pour adapter l’apport en amidon aux besoins réels de l’animal.

Profil en acides aminés essentiels des tourteaux de soja et de lin

Lorsque la ration de base (foin + céréales) ne couvre pas les besoins en MADC, il est courant d’introduire des sources protéiques concentrées, principalement sous forme de tourteaux. Les tourteaux de soja et de lin sont les plus fréquemment utilisés en nutrition équine car ils présentent un bon profil en acides aminés essentiels, en particulier la lysine, souvent limitante chez le cheval en croissance ou au travail.

Le tourteau de soja est très riche en protéines digestibles et bien équilibré en acides aminés, ce qui en fait une référence pour la formulation de rations d’élevage et de sport. Le tourteau de lin, légèrement moins riche en protéines, apporte en plus des acides gras oméga-3 intéressants pour la qualité de la peau, des crins et la modulation de l’inflammation. On pourrait dire que le soja construit le « moteur », tandis que le lin en lubrifie les pièces.

Cependant, l’utilisation de tourteaux doit rester raisonnée. Des apports excessifs en protéines, en particulier si l’eau de boisson est limitée ou de mauvaise qualité, augmentent la charge de travail du foie et des reins. Il est donc préférable de calculer précisément le déficit en MADC de la ration de base et d’ajuster le complément protéique au plus juste, plutôt que de distribuer du tourteau « au jugé » parce que le cheval semble manquer de muscles.

Densité énergétique et rapport phosphocalcique des aliments industriels

Les aliments industriels (granulés, floconnés, mueslis) offrent l’avantage d’une composition théoriquement équilibrée, formulée selon les recommandations INRA ou NRC. Chaque produit présente une densité énergétique (UFC/kg) et un profil en MADC, minéraux et vitamines adaptés à une catégorie de chevaux : entretien, sport, croissance, reproduction, senior, etc. Encore faut-il savoir déchiffrer l’étiquette et choisir l’aliment cohérent avec la situation de votre cheval.

Un aliment très énergétique (0,9 à 1,1 UFC/kg) sera adapté à un cheval de sport ou d’endurance recevant déjà beaucoup de fourrages digestibles. À l’inverse, un cheval facile d’entretien ou sujet à l’embonpoint bénéficiera plutôt d’un aliment moins dense (0,7 à 0,8 UFC/kg), permettant de distribuer un volume plus important pour le même apport énergétique. Vérifiez également le rapport Ca/P affiché : la plupart des aliments complets sont formulés avec un Ca/P voisin de 1,5 à 2, mais ce rapport doit être apprécié dans la ration globale, en tenant compte des fourrages et de l’éventuel son de blé ou céréales entières ajoutés.

Un piège fréquent consiste à ajouter un « aliment spécial croissance » ou « spécial jument suitée » à une ration déjà riche sans recalculer les apports minéraux et vitaminiques. On aboutit alors à des excès de calcium, de phosphore ou d’oligo-éléments, qui ne sont pas anodins pour la santé. La bonne démarche consiste à partir des besoins du cheval, à calculer ce que couvrent foin et céréales, puis à choisir l’aliment industriel qui complétera au mieux les manques, sans superposition inutile de produits.

Formulation pratique de rations selon les recommandations INRA

Formuler une ration équilibrée pour un cheval ne revient pas à empiler des ingrédients, mais à raisonner pas à pas. Les recommandations de l’INRA fournissent des valeurs de référence en UFC, MADC, calcium, phosphore, cuivre, zinc et matière sèche selon le poids vif, l’âge, le type de travail et l’état physiologique. À partir de ces données, on peut construire, ajuster et vérifier une ration de manière méthodique, même sans être nutritionniste de métier.

Dans la pratique, la démarche se déroule toujours en plusieurs étapes. D’abord, on fixe la base fourragère : idéalement entre 1,5 et 2 % du poids vif en matière sèche, soit généralement 7 à 10 kg de foin par jour pour un cheval de 500 kg, davantage s’il ne reçoit que très peu de concentrés. Ensuite, on évalue ce que ce foin apporte en UFC, MADC et minéraux, en se référant aux tables INRA ou à une analyse de laboratoire. C’est à partir de ce « socle » que l’on décide si l’on doit ajouter des céréales, un aliment industriel, des tourteaux ou un complément minéral vitaminé.

Chaque fois que l’on modifie un élément de la ration (quantité de foin, type de céréale, changement d’aliment industriel), il est nécessaire de refaire les calculs globaux, au moins de manière approximative. On vérifie alors : la couverture du besoin en UFC, la quantité totale de MADC et le rapport MADC/UFC, le rapport Ca/P, la quantité de matière sèche par UFC (encombrement de la ration) et, si possible, les apports en cuivre et zinc. Si tous ces indicateurs se situent dans les fourchettes recommandées, on peut mettre en place la ration, en prévoyant une transition progressive sur une dizaine de jours.

Contrôle de la qualité sanitaire et conservation des aliments

Un calcul de ration parfait ne vaut rien si les aliments distribués sont altérés sur le plan sanitaire. Le cheval, avec son estomac fragile et son intestin sensible aux fermentations anarchiques, réagit très vite à une mauvaise conservation des fourrages ou des céréales. Moisissures, mycotoxines, échauffements, poussières et corps étrangers sont autant de menaces sous-estimées, mais bien réelles, pour la santé équine.

Assurer la qualité sanitaire de la ration implique donc une vigilance quotidienne sur le stockage du foin, de la paille, des enrubannés, des ensilages et des concentrés. Les bâtiments de stockage doivent être secs, bien ventilés, à l’abri des infiltrations d’eau et des nuisibles (oiseaux, rongeurs). Les sacs d’aliments industriels sont conservés fermés, sur palettes, et la règle du « premier entré, premier sorti » permet d’éviter le vieillissement excessif des produits.

Détection des mycotoxines dans les céréales et fourrages conservés

Les mycotoxines sont des toxines produites par certaines moisissures (Fusarium, Aspergillus, Penicillium) qui se développent sur les céréales et les fourrages lors de la culture, de la récolte ou du stockage. Invisibles à l’œil nu, elles peuvent néanmoins provoquer des troubles digestifs, des baisses de performances, des troubles de la reproduction, voire des atteintes hépatiques ou neurologiques chez le cheval. Une botte de foin apparemment correcte peut donc être dangereuse si elle a été stockée dans de mauvaises conditions.

La détection fiable des mycotoxines passe par des analyses de laboratoire spécialisées, encore peu utilisées en pratique de terrain. Toutefois, certains signes doivent alerter : zones de foin chauffé, odeur de moisi ou de renfermé, poussière excessive, tâches suspectes sur les grains. En cas de doute sérieux (troubles digestifs inexpliqués sur plusieurs chevaux, baisse d’état générale, coliques récurrentes), il est prudent de faire analyser les lots suspects et, en attendant, de les écarter de l’alimentation.

Pour limiter le risque, quelques règles simples s’imposent : récolter le foin par temps suffisamment sec, laisser sécher correctement avant pressage, éviter les stocks à même le sol, protéger les bottes des intempéries et ne jamais distribuer de fourrages visiblement moisis. Une ration légèrement moins « riche » mais saine vaut toujours mieux qu’un foin douteux complété par des concentrés luxueux.

Prévention de la fermentation lactique excessive dans l’ensilage d’herbe

L’ensilage d’herbe et l’enrubanné sont de plus en plus utilisés en équitation, en particulier dans les régions humides où la fenaison est difficile. Bien conduits, ces fourrages fermentés peuvent constituer une excellente source d’énergie et de protéines pour le cheval. Mal maîtrisés, ils deviennent en revanche des sources potentielles de fermentations lactiques excessives, de déséquilibres de la flore digestive et de troubles acido-basiques.

Une fermentation lactique trop intense se traduit par un pH très acide et une odeur piquante rappelant le vinaigre. Distribuer de grandes quantités d’ensilage très acide peut perturber le pH du contenu digestif, favoriser la prolifération de bactéries indésirables et, à terme, augmenter le risque de coliques et de diarrhées. De plus, une ouverture de balle mal gérée (consommation trop lente, exposition à l’air) favorise le développement de moisissures secondaires.

Pour sécuriser l’utilisation de ces fourrages, on veillera à choisir des lots correctement fermentés (odeur agréable, couleur uniforme, absence de moisissures visibles), à adapter progressivement les chevaux à ce type d’aliment et à consommer chaque balle dans un délai de quelques jours après ouverture. Là encore, l’observation quotidienne reste votre meilleur allié : un cheval qui se détourne d’un enrubanné dont il raffolait la veille vous envoie un signal à ne pas négliger.

Protocole d’inspection visuelle et olfactive des foins et pailles

Avant même de parler d’analyses de laboratoire, un protocole d’inspection visuelle et olfactive systématique des foins et pailles doit faire partie de la routine de tout responsable d’écurie. Cette évaluation simple, rapide et gratuite permet d’écarter la majorité des lots manifestement non conformes. Elle consiste à examiner plusieurs bottes ou portions de ballots, et non une seule face superficielle, afin d’avoir une vision représentative du lot.

On observe la couleur (vert à doré, sans zones brun noir), la finesse des tiges, la présence de feuilles, d’épis ou de graines, ainsi que la quantité de poussière dégagée à la manipulation. On recherche également d’éventuels corps étrangers : ficelles, plastiques, cailloux, plantes toxiques. L’odeur doit être agréable, rappelant l’herbe sèche, sans note de moisi, de rance ou de fumée. Au toucher, le foin ne doit pas être chaud ni excessivement humide, deux indices d’une fermentation ou d’un échauffement internes.

La paille, souvent considérée à tort comme anodine puisqu’elle sert de litière, doit faire l’objet de la même attention : une paille poussiéreuse, moisie ou souillée peut être à l’origine de troubles respiratoires et digestifs, surtout si le cheval la consomme en quantité. En cas de doute, mieux vaut changer de lot que de prendre le risque de voir apparaître toux, jetages ou coliques de surconsommation.

Surveillance des indicateurs zootechniques et ajustements nutritionnels

Une ration équilibrée sur le papier n’est qu’une hypothèse de travail. Seule l’observation régulière du cheval et l’interprétation de certains indicateurs zootechniques permettent de valider ou non ce schéma alimentaire. En d’autres termes, c’est l’animal qui a le dernier mot : s’il perd de l’état, s’il devient trop gras, s’il présente des coliques ou des troubles de comportement, la ration doit être réévaluée, même si tous les calculs semblent exacts.

Pour mener ce suivi, on dispose d’outils simples et peu coûteux, comme la note d’état corporel (Body Condition Score), l’évaluation du transit digestif ou le contrôle de la consommation d’eau. À un niveau plus avancé, certaines analyses sanguines ciblées peuvent aider à affiner le diagnostic nutritionnel, notamment chez les chevaux de haut niveau ou ceux présentant des pathologies chroniques.

Évaluation du body condition score (BCS) et note d’état corporel

Le Body Condition Score (BCS) est un outil pratique pour évaluer l’état d’engraissement du cheval, indépendamment des variations de poids liées à l’hydratation ou à la masse musculaire. Il repose sur l’observation et la palpation de zones clés : côtes, encolure, dos, croupe, base de la queue. Plusieurs échelles existent, mais la plus courante va de 1 (très maigre) à 9 (obèse), avec un objectif de 5 à 6 pour la plupart des chevaux de sport et de loisir.

Un cheval dont les côtes sont visibles mais facilement palpables, avec un dos plat et une encolure sans bourrelets au niveau de la crinière, se situe généralement dans la zone idéale. À l’inverse, un animal aux côtes totalement masquées, à la croupe « double » et à l’encolure épaisse présente un excès d’état qui justifie une réduction calorique et/ou une augmentation du travail. À l’autre extrême, une colonne vertébrale très apparente et une absence quasi totale de couverture graisseuse imposent de revoir la ration à la hausse, sans précipitation, pour éviter les troubles métaboliques.

En pratique, on conseille de noter le BCS au moins toutes les 4 à 6 semaines et d’ajuster la ration par paliers de 5 à 10 % maximum, en conservant les équilibres UFC/MADC et Ca/P. De petites corrections régulières, guidées par la note d’état corporel, sont beaucoup plus efficaces et sûres que des changements brutaux dictés par un coup d’œil alarmé au retour des vacances.

Analyse des paramètres sanguins : glycémie, urémie et créatininémie

Dans certaines situations, notamment en élevage intensif ou chez les chevaux de haut niveau, le suivi de la ration peut être complété par des analyses sanguines ciblées. La glycémie à jeun, par exemple, donne des indications sur la tolérance glucidique et le risque de syndrome métabolique, en particulier chez les races prédisposées (poneys, races rustiques). Une glycémie systématiquement élevée invite à revoir les apports en amidon et en sucres solubles et à privilégier une ration plus riche en fibres et en lipides.

L’urémie et la créatininémie, de leur côté, reflètent le fonctionnement rénal et, dans une certaine mesure, la charge azotée imposée par la ration. Des valeurs anormalement élevées peuvent traduire une consommation excessive de protéines ou une hydratation insuffisante, surtout si le cheval reçoit peu de fourrages et beaucoup de concentrés. À l’inverse, des valeurs basses ne sont pas forcément pathologiques, mais doivent être interprétées en contexte.

Ces paramètres, associés éventuellement à un dosage des enzymes hépatiques et des électrolytes (sodium, potassium, chlore), constituent des outils précieux pour ajuster finement la ration chez des chevaux à enjeux sportifs ou reproducteurs importants. Ils ne remplacent cependant pas l’observation quotidienne de l’animal ni le bon sens : une prise de sang rassurante ne justifie pas de maintenir une ration manifestement inadaptée à l’état corporel ou au comportement du cheval.

Monitoring du transit digestif et prévention des coliques de surcharge

Le transit digestif du cheval est un indicateur immédiat de la qualité de la ration et de sa tolérance individuelle. Des crottins bien moulés, humides sans excès, émis à un rythme régulier, témoignent d’un bon équilibre entre fibres, eau et concentrés. À l’inverse, des alternances de crottins secs et de diarrhée, une diminution de la fréquence d’émission ou la présence de grains non digérés dans les selles doivent alerter et inciter à revoir l’alimentation.

Les coliques de surcharge, fréquentes chez les chevaux gloutons ou brusquement mis à l’herbe, résultent souvent d’une ingestion massive de fourrages ou de concentrés mal adaptés. Pour les prévenir, il est essentiel de fractionner la ration en plusieurs repas, de ne jamais distribuer plus de 2 kg de céréales par prise, et de garantir un accès à un fourrage grossier de qualité (foin ou herbe) toute la journée lorsque cela est possible. La transition entre deux types d’aliments (foin/herbe, changement de granulé, introduction d’enrubanné) doit toujours être progressive, sur 10 à 15 jours.

Surveiller quotidiennement l’appétit, la consommation d’eau, la consistance des crottins et le comportement général (cheval abattu, qui regarde ses flancs, qui se couche anormalement) permet de détecter précocement les troubles digestifs. En cas de doute, il est plus sage de réduire temporairement les concentrés, d’augmenter l’apport de foin et de solliciter rapidement un avis vétérinaire, plutôt que d’espérer que « ça passe tout seul ». La meilleure ration du monde reste celle que votre cheval digère bien, jour après jour.