# Quelle nourriture et quel fourrage privilégier pour garder un cheval en bonne santé ?
L’alimentation équine représente un enjeu majeur pour tous les propriétaires et professionnels qui côtoient ces herbivores au quotidien. Contrairement aux idées reçues, nourrir correctement un cheval ne se résume pas à distribuer quelques bottes de foin et une ration de granulés. Le système digestif du cheval, fruit de millions d’années d’évolution, exige une approche minutieuse et réfléchie. Comprendre les mécanismes physiologiques qui régissent l’assimilation des nutriments, connaître les différentes sources alimentaires disponibles et adapter la ration selon les besoins individuels constituent les piliers d’une alimentation équilibrée. Cette démarche préventive permet non seulement d’optimiser les performances sportives ou reproductrices, mais surtout de préserver la santé digestive et métabolique sur le long terme.
Les besoins nutritionnels spécifiques du cheval selon sa physiologie digestive
Le système digestif herbivore monogastrique et ses exigences enzymatiques
Le cheval possède un appareil digestif unique dans le règne animal, caractérisé par un estomac relativement petit représentant seulement 8 à 10% du volume total du système digestif. Cette particularité anatomique impose une distribution fractionnée des repas, contrairement aux ruminants qui peuvent ingérer de grandes quantités d’aliments en une seule fois. L’estomac équin sécrète en continu de l’acide chlorhydrique, même en l’absence de nourriture, ce qui explique la vulnérabilité de ces animaux aux ulcères gastriques. Les enzymes digestives produites au niveau de l’estomac et de l’intestin grêle permettent la dégradation des protéines, des lipides et d’une partie des glucides simples. Cette phase enzymatique est cruciale pour l’absorption des nutriments essentiels avant que le bol alimentaire n’atteigne le gros intestin.
La capacité limitée de l’estomac, environ 15 à 18 litres pour un cheval de 500 kg, nécessite une vigilance constante sur la fréquence et le volume des repas. Un estomac trop rempli peut entraîner des reflux acides vers l’œsophage ou provoquer une distension gastrique inconfortable. De plus, l’absence de récepteurs d’étirement dans l’estomac équin signifie que le sentiment de satiété ne provient pas du remplissage gastrique mais du temps de mastication. Cette caractéristique explique pourquoi un cheval peut continuer à manger même si son estomac est déjà plein, augmentant ainsi les risques de troubles digestifs. La production salivaire, estimée entre 10 et 40 litres par jour selon le type d’aliment consommé, joue un rôle tampon essentiel en neutralisant partiellement l’acidité gastrique.
La fermentation microbienne caeco-colique et le rôle de la flore intestinale
Le cæcum et le côlon du cheval abritent une population microbienne extraordinairement riche, composée de bactéries, protozoaires et champignons, pesant collectivement environ 20 kilogrammes. Ces micro-organismes constituent une véritable usine de fermentation capable de dégrader les fibres végétales complexes que les enzymes mammaliennes ne peuvent pas hydrolyser. La cellulose, l’hémicellulose et la pectine sont ainsi transformées en acides gras volatils (AGV) – principalement l’acétate, le propionate et le butyrate – qui représentent jusqu’à 70% de l’énergie disponible pour le cheval. Cette symbiose digestive permet au cheval de valoriser des ressources alimentaires pa
en herbe tout en maintenant l’intégrité de la paroi intestinale. Un déséquilibre brutal de cette flore, par exemple après une surcharge en amidon mal digéré provenant de concentrés distribués en grande quantité, peut entraîner une production excessive d’acide lactique, une baisse du pH colique et la mort de certaines bactéries sensibles. Les toxines libérées et les fragments bactériens peuvent alors passer dans la circulation sanguine, favorisant coliques, diarrhées et même fourbure. C’est pourquoi toute modification de ration doit être réalisée progressivement, sur 10 à 15 jours, afin de laisser le temps au microbiote de s’adapter à la nouvelle alimentation.
La qualité du fourrage et la régularité d’apport sont déterminantes pour la stabilité de cette fermentation caeco-colique. Un fourrage trop pauvre en fibres digestibles ou trop riche en lignine réduit la production d’acides gras volatils bénéfiques et augmente le risque de bouchons et de ralentissement du transit. À l’inverse, une bonne ration de foin de prairie, complétée si besoin par des fibres fermentescibles comme la pulpe de betterave, nourrit une flore variée et résiliente. En pratique, observer les crottins – leur consistance, l’odeur, la présence de particules non digérées – reste l’un des meilleurs indicateurs de la santé de la flore intestinale de votre cheval.
Les ratios calcium-phosphore et l’équilibre électrolytique essentiel
Au-delà de l’énergie et des protéines, l’alimentation du cheval doit respecter des équilibres minéraux précis, en particulier le ratio calcium/phosphore (Ca/P). Pour un cheval adulte en entretien, on vise généralement un ratio compris entre 1,5:1 et 2:1, légèrement plus élevé chez le jeune en croissance et la jument gestante. Un excès de phosphore, fréquent lorsque la ration contient beaucoup de son de blé ou de céréales non équilibrées par un complément minéral, perturbe l’absorption du calcium et peut favoriser des troubles osseux et articulaires à long terme. À l’inverse, un excès prolongé de calcium sans besoin particulier peut entraîner des calcifications inappropriées et une surcharge rénale.
L’équilibre électrolytique – principalement sodium, potassium, chlore, mais aussi magnésium – est tout aussi crucial, surtout chez les chevaux de sport qui transpirent abondamment. La sueur équine est particulièrement riche en électrolytes, bien davantage que chez l’humain, ce qui expose rapidement à des déséquilibres s’ils ne sont pas compensés. Un cheval qui travaille par temps chaud doit disposer en permanence d’une pierre à sel et d’une eau propre à volonté, et recevoir si besoin des compléments en électrolytes après l’effort. Vous avez déjà remarqué un cheval abattue après une compétition estivale ? Il s’agit souvent moins d’un manque d’énergie que d’un déficit en électrolytes et en eau, facilement évitable par une stratégie de réhydratation adaptée.
Les apports en lysine, méthionine et acides aminés essentiels
Les protéines ne se résument pas à un simple pourcentage sur une étiquette d’aliment pour chevaux. Ce qui compte réellement, c’est le profil en acides aminés, et en particulier la teneur en acides aminés essentiels que le cheval ne peut pas synthétiser lui-même. La lysine est généralement l’acide aminé limitant dans les rations à base de céréales et de foin de graminées; elle conditionne la capacité de l’organisme à construire du muscle, de l’os et des tissus de qualité. La méthionine et la thréonine jouent également un rôle clé dans la synthèse des protéines musculaires, la qualité de la peau et de la corne, ainsi que dans le fonctionnement immunitaire.
Les chevaux en croissance, les juments en lactation et les chevaux de sport ont des besoins accrus en acides aminés essentiels par rapport à un cheval adulte au repos. C’est là que des sources protéiques de qualité comme la luzerne, le tourteau de soja ou de lin viennent compléter avantageusement le foin de prairie. Un cheval qui manque d’acides aminés essentiels peut rester « maigre de dessus » malgré une ration calorique suffisante, ou présenter une musculature peu développée avec un poil terne. En intégrant des aliments riches en lysine et méthionine dans une ration équilibrée en énergie, vous offrez au cheval les « briques » nécessaires pour développer un muscle fonctionnel et résistant.
Le fourrage comme base alimentaire : foin, enrubanné et pâturage
Le foin de graminées versus légumineuses : luzerne, dactyle et fétuque
Le foin reste la pierre angulaire de l’alimentation du cheval en dehors des périodes de pâturage intensif. Les foins de graminées (ray-grass, dactyle, fétuque, fléole, etc.) constituent généralement la base de la ration de fourrage: ils sont modérément riches en énergie, en protéines et en calcium, tout en apportant une quantité importante de fibres longues indispensables à la mastication. Le dactyle, par exemple, produit un foin plutôt appétent, souvent plus riche en énergie que la fétuque, mais qui peut devenir grossier et ligneux s’il est récolté trop tard. La fétuque offre, elle, un foin plus fibreux, intéressant pour les chevaux au repos ou sujets à l’embonpoint.
Les légumineuses comme la luzerne ou le trèfle produisent un fourrage nettement plus riche en protéines et en calcium. La luzerne en particulier est appréciée pour sa haute valeur nutritive, sa teneur en lysine et son apport intéressant pour les poulains en croissance, les juments allaitantes ou les chevaux de sport très sollicités. Cependant, utilisée en quantité excessive, elle peut déséquilibrer le ratio calcium/phosphore et apporter plus de protéines que nécessaire, augmentant la production d’urée et la charge métabolique. Une stratégie judicieuse consiste souvent à combiner un bon foin de graminées avec une fraction de luzerne – en brins, en cubes ou sous forme de fibres hachées – afin de profiter de ses atouts sans provoquer de déséquilibres.
La valeur nutritive du foin selon les stades de coupe et la conservation
La qualité d’un foin ne se juge pas uniquement à l’œil ou à l’odeur, même si un foin vert, non poussiéreux et agréablement parfumé reste un bon indicateur. Sur le plan nutritionnel, le stade de coupe au moment de la récolte est déterminant. Un foin de première coupe récolté au début à mi-épiaison des graminées présente en général le meilleur compromis: il est encore suffisamment feuillu, avec une bonne densité énergétique et protéique, tout en offrant des fibres efficaces pour la mastication. Récolté trop tôt, le foin sera très fin, riche en protéines et en sucres, mais pauvre en fibres longues; récolté trop tard, il deviendra grossier, plus lignifié, moins digestible et moins appétent.
La conservation influence également fortement la valeur alimentaire du foin. Un séchage trop lent ou une humidité résiduelle supérieure à 15% favorisent le développement de moisissures et de bactéries indésirables, potentiellement toxiques pour le cheval. Inversement, un foin bien pressé, stocké à l’abri de l’humidité et de la lumière directe, peut conserver l’essentiel de ses nutriments pendant plusieurs années, même si certaines vitamines, notamment la vitamine A, diminuent avec le temps. En pratique, le foin idéal pour la plupart des chevaux se situe autour de 1,5 à 2% du poids vif par jour, en tenant compte de la teneur réelle en matière sèche et des besoins spécifiques de chaque individu.
L’ensilage et l’enrubanné : techniques de fermentation lactique contrôlée
L’enrubanné et l’ensilage de foin sont des alternatives intéressantes au foin sec traditionnel, notamment lorsqu’il est difficile de garantir un séchage complet à cause de conditions climatiques humides. Ces fourrages sont récoltés plus humides (autour de 30 à 50% pour l’enrubanné) puis emballés hermétiquement, ce qui permet une fermentation lactique contrôlée. Cette fermentation abaisse le pH et stabilise le produit, limitant le développement de moisissures et de poussières: un atout majeur pour les chevaux emphysémateux ou souffrant d’allergies respiratoires. Cependant, cette même acidité peut solliciter davantage les systèmes tampon de l’organisme, notamment les réserves de bicarbonates.
Pour les chevaux, l’enrubanné doit être choisi avec soin: une odeur aigre forte, la présence de poches d’air ou de moisissures visibles sont des signaux d’alerte. De plus, l’enrubanné est souvent plus riche en énergie et en protéines que le foin sec, ce qui nécessite d’ajuster les quantités distribuées pour éviter la prise de poids ou les troubles métaboliques chez les chevaux sensibles. Distribué dans de bonnes conditions, à raison de 1,5 à 2% du poids vif en matière sèche, il constitue une excellente source de fibres digestibles. Veillez cependant à ne pas laisser un ballot ouvert trop longtemps: une fois l’ensilage exposé à l’air, les fermentations secondaires s’accélèrent et la qualité se dégrade rapidement.
La gestion du pâturage rotatif et les prairies permanentes riches en fibres
Le pâturage reste, lorsque les conditions le permettent, l’aliment le plus naturel et le plus économique pour le cheval. Une herbe de prairie bien gérée peut couvrir l’essentiel des besoins d’un cheval adulte au travail léger au printemps et au début de l’été. Toutefois, la gestion d’une prairie équine ne s’improvise pas: le cheval est un brouteur sélectif qui a tendance à surpâturer certaines zones et à en délaisser d’autres, ce qui appauvrit le couvert végétal. Mettre en place un pâturage rotatif – en divisant la surface en plusieurs parcelles et en y faisant alterner les chevaux – permet à l’herbe de se régénérer et de maintenir une densité végétale satisfaisante.
Les prairies permanentes riches en graminées variées, complétées éventuellement de légumineuses en faible proportion, fournissent un fourrage équilibré, naturellement riche en fibres et relativement modéré en sucres. À l’inverse, les jeunes prairies très fertilisées ou les regains de printemps peuvent être excessivement riches en fructanes et autres sucres solubles, favorisant le risque de fourbure chez les chevaux prédisposés. Une stratégie prudente consiste à limiter l’accès à ces pâtures très riches – par exemple en utilisant des muselières de pâturage ou en restreignant le temps de sortie – tout en garantissant un apport suffisant de foin pour satisfaire le besoin de mastication. Là encore, l’observation de l’état corporel et du comportement au pâturage est votre meilleur allié.
Les concentrés et compléments : céréales, granulés et aliments composés
L’avoine, l’orge aplatie et le maïs floconné comme sources énergétiques
Lorsque les besoins énergétiques dépassent ce que le fourrage peut apporter – chevaux de sport, animaux très maigres ou juments en lactation – les aliments concentrés permettent d’augmenter l’apport calorique dans un volume limité. L’avoine reste la céréale de référence en alimentation équine: son amidon est relativement bien digestible dans l’intestin grêle (environ 80%), elle contient une proportion intéressante de fibres et de lipides, et elle est généralement très bien acceptée par les chevaux. Contrairement à une croyance tenace, l’avoine ne « rend pas fou » en soi; c’est surtout un apport énergétique supérieur aux besoins qui peut se traduire par une excitabilité accrue.
L’orge et le maïs apportent davantage d’amidon par kilo que l’avoine, mais leur amidon est naturellement moins digestible pour le cheval lorsqu’ils sont distribués entiers. D’où l’intérêt de l’orge aplatie ou floconnée et du maïs floconné: le traitement thermique modifie la structure de l’amidon et améliore nettement sa digestibilité dans l’intestin grêle, réduisant ainsi la part qui atteindra le gros intestin et perturbant la flore. On peut comparer ce processus à une cuisson: un grain « cuit » est plus facile à digérer qu’un grain cru. Toutefois, plus un grain est transformé, plus il est sensible à l’oxydation et au développement de moisissures; il doit donc être conservé dans des conditions optimales et consommé dans des délais raisonnables.
Les granulés complets et mash : formulation et digestibilité de l’amidon
Les granulés complets et les mueslis industriels sont conçus pour offrir une ration équilibrée en énergie, protéines, vitamines et minéraux. Les granulés sont fabriqués par broyage fin puis compression à haute température; ce procédé homogénéise la composition et améliore en partie la digestibilité de l’amidon, mais peut dégrader certaines vitamines sensibles à la chaleur. Leur principal avantage réside dans la régularité de leur formulation et leur facilité de distribution, en particulier dans les écuries de groupe où l’on souhaite standardiser l’apport de concentrés. L’inconvénient majeur est qu’ils incitent parfois le cheval à avaler sans mâcher, d’où l’importance de toujours les distribuer après ou avec un apport de fourrage.
Le mash, traditionnellement à base de son de blé et de graines de lin cuites ou réhydratées, occupe une place à part dans l’alimentation équine. Sa texture humide, tiède et très appétente en fait un aliment de choix pour stimuler les chevaux difficiles ou convalescents. Grâce à sa richesse en mucilages, il exerce un effet adoucissant sur la muqueuse digestive et favorise le transit, ce qui explique son utilisation après un épisode de colique ou un transport stressant. Toutefois, donné trop fréquemment et sans ajustement minéral, le mash classique peut déséquilibrer le ratio calcium/phosphore en raison de sa forte teneur en phosphore. Les mash modernes « complets » tiennent compte de cet aspect, mais il reste prudent de les réserver à 2 ou 3 distributions par semaine, sauf indication particulière du vétérinaire ou du nutritionniste.
Les pulpes de betterave déshydratées et les fibres fermentescibles alternatives
Les pulpes de betterave déshydratées occupent une place croissante dans les rations équines modernes, en particulier pour les chevaux qui ont besoin de calories supplémentaires sans excès d’amidon. Il s’agit de la partie fibreuse de la racine de betterave après extraction du sucre, riche en fibres hautement fermentescibles et relativement pauvre en sucres résiduels. Réhydratée avant distribution, la pulpe de betterave forme une bouillie volumineuse, très appréciée de nombreux chevaux, qui contribue à leur hydratation et à la santé de leur flore caeco-colique. Elle convient bien aux chevaux âgés, aux animaux présentant des troubles dentaires ou aux chevaux convalescents, dès lors que l’introduction est progressive.
D’autres sources de fibres fermentescibles gagnent en popularité, comme les coquilles de soja, certaines fibres de luzerne hachées ou des mélanges spécifiques de fibres longues et courtes dans les aliments dits « fibreux ». On peut les considérer comme une sorte de « carburant lent » pour la flore intestinale: ils ne provoquent pas les pics glycémiques associés aux céréales riches en amidon, tout en fournissant une énergie durable pour le travail d’endurance ou l’entretien. Pour les chevaux sujets au syndrome métabolique équin ou à la fourbure, ces aliments fibreux constituent souvent une alternative plus sûre aux céréales traditionnelles, à condition de vérifier la teneur réelle en sucres et amidon indiquée par le fabricant.
Les tourteaux de soja et de lin comme sources protéiques végétales
Lorsque le foin et le pâturage ne suffisent pas à couvrir les besoins en protéines et en acides aminés essentiels – cas des poulains en croissance rapide, des juments allaitantes ou de certains chevaux de sport – l’ajout de sources protéiques végétales peut se révéler utile. Le tourteau de soja, obtenu après extraction de l’huile, est particulièrement riche en protéines de haute valeur biologique, avec une bonne teneur en lysine. Utilisé en quantité modérée et correctement intégré dans une ration formulée, il permet de soutenir la construction musculaire et le développement des tissus sans rechigner à la palatabilité. Cependant, en raison de sa concentration élevée, quelques centaines de grammes suffisent le plus souvent; au-delà, on risque un excès protéique inutile.
Le tourteau de lin et les graines de lin cuites ou extrudées constituent une autre source protéique intéressante, plus riche en acides gras oméga-3 que le soja. Ces acides gras ont des effets bénéfiques sur la qualité de la robe, la souplesse des articulations et la modulation de l’inflammation. En pratique, combiner de petites quantités de tourteau de lin avec une ration de fourrage de qualité et un aliment complet bien formulé peut suffire à couvrir les besoins de nombreux chevaux de sport, sans recourir à des rations hyperprotéinées. Comme toujours, l’objectif n’est pas de donner « le plus possible », mais de viser la justesse en fonction du poids, du niveau d’activité et du statut physiologique du cheval.
La supplémentation minérale et vitaminique adaptée au statut physiologique
Les pierres à lécher, CMV et apports en oligoéléments : zinc, cuivre, sélénium
Même avec un bon foin et un accès au pâturage, l’alimentation de base ne couvre pas toujours l’ensemble des besoins en minéraux et oligoéléments des chevaux modernes. Les pierres à lécher simples, composées essentiellement de chlorure de sodium, offrent un apport libre en sel qui répond au besoin en sodium et en chlore, particulièrement chez les chevaux qui transpirent beaucoup. Cependant, elles ne suffisent pas à corriger d’éventuelles carences en oligoéléments comme le zinc, le cuivre ou le sélénium, fréquemment observées dans certaines régions en raison de la composition des sols. C’est là que les compléments minéraux et vitaminiques (CMV) spécifiques pour chevaux prennent tout leur sens.
Le zinc et le cuivre jouent un rôle central dans la qualité de la peau, de la robe et de la corne, mais aussi dans le fonctionnement du système immunitaire. Un défaut d’apport, notamment chez les jeunes chevaux en croissance, peut se traduire par des problèmes ostéo-articulaires et des sabots fragiles ou friables. Le sélénium, en association avec la vitamine E, agit comme un puissant antioxydant, protégeant les cellules musculaires et cardiaques du stress oxydatif. Toutefois, la marge entre la dose utile et la dose toxique de sélénium est relativement étroite chez le cheval: mieux vaut privilégier des CMV formulés par des professionnels plutôt que des apports isolés mal dosés. En pratique, distribuer un CMV adapté au poids et au niveau de travail du cheval, en complément d’une ration majoritairement basée sur le fourrage, permet de sécuriser les apports sans risque de surdosage incontrôlé.
La vitamine E naturelle et les antioxydants pour la fonction musculaire
La vitamine E est l’un des piliers de la protection antioxydante chez le cheval, en particulier pour les muscles soumis à l’effort. Elle agit comme un « bouclier » en neutralisant les radicaux libres produits lors du métabolisme énergétique, limitant ainsi les dommages cellulaires et la fatigue musculaire. Les chevaux de sport, les animaux recevant beaucoup de graisses dans leur ration, ainsi que ceux privés de pâturage vert (principale source naturelle de vitamine E) présentent souvent des besoins supérieurs aux apports spontanés de la ration. Les fourrages récoltés et stockés perdent progressivement leur teneur en vitamine E au fil des mois, ce qui peut conduire à des apports insuffisants en fin d’hiver si aucune complémentation n’est mise en place.
Les formes naturelles de vitamine E (d-alpha-tocophérol) semblent mieux absorbées et plus actives biologiquement que certaines formes synthétiques, ce qui justifie leur utilisation dans les compléments haut de gamme destinés aux chevaux de compétition ou aux reproducteurs. Associée à d’autres antioxydants comme la vitamine C, le sélénium ou certains polyphénols d’origine végétale, elle contribue à améliorer la récupération après l’effort et à réduire la fréquence des myopathies d’effort chez les chevaux prédisposés. En pratique, un cheval au travail modéré à intense, nourri principalement au foin, bénéficiera souvent d’une complémentation quotidienne en vitamine E, ajustée en fonction de son poids et de son niveau de sollicitation musculaire.
La complémentation en biotine pour la qualité de la corne des sabots
La biotine, une vitamine du groupe B, est devenue incontournable dans la panoplie des compléments destinés à améliorer la qualité des sabots chez le cheval. De nombreuses études ont montré qu’un apport quotidien d’environ 15 à 20 mg de biotine pour un cheval de 500 kg, sur une durée d’au moins 6 à 9 mois, pouvait favoriser une pousse de corne plus dure, plus homogène et moins sujette aux fissures. Toutefois, il ne s’agit pas d’une solution miracle instantanée: comme la corne met plusieurs mois à se renouveler complètement, les effets de la supplémentation ne sont visibles qu’à moyen terme. C’est un peu comme construire une maison brique par brique; la biotine agit sur la nouvelle corne qui pousse, pas sur celle déjà abîmée.
Pour maximiser l’efficacité de la biotine, il est important de l’intégrer dans une approche globale de la gestion du pied: parage régulier et adapté, hygiène du box ou du paddock, surface de travail appropriée, et ration équilibrée en protéines, zinc, cuivre et acides gras essentiels. Une corne de mauvaise qualité est rarement due à un seul facteur; elle reflète souvent un ensemble de déséquilibres alimentaires et environnementaux. En discutant avec votre maréchal-ferrant et, si besoin, avec un nutritionniste, vous pourrez déterminer si une cure de biotine, associée à un CMV complet, constitue une stratégie pertinente pour votre cheval.
Les stratégies de rationnement selon l’activité : sport, reproduction et repos
Le calcul des unités fourragères cheval et des matières azotées digestibles cheval
Raisonner l’alimentation d’un cheval en fonction de son activité implique de dépasser la simple estimation « à l’œil » et de s’intéresser à des notions comme les Unités Fourragères Cheval (UFC) et les Matières Azotées Digestibles Cheval (MADC). Les UFC représentent la valeur énergétique d’un aliment par rapport à un foin de référence, tandis que les MADC quantifient la fraction de protéines réellement digestibles et utilisables par l’organisme. En pratique, chaque aliment – foin, céréale, granulé, luzerne – possède une teneur en UFC et en MADC par kilo de matière sèche, ce qui permet de construire une ration chiffrée en fonction du poids et du niveau de travail du cheval.
Calculer une ration équilibrée revient donc à couvrir d’abord les besoins d’entretien en UFC et MADC à partir du fourrage, puis à ajuster avec des concentrés si nécessaire. Par exemple, un cheval de 500 kg au travail modéré peut avoir besoin d’environ 5 à 6 UFC et 400 à 500 g de MADC par jour, tandis qu’un même cheval au repos se contentera de 3,5 à 4 UFC. Utiliser les valeurs d’UFC et de MADC fournies par les fabricants ou par les tables INRA permet de comparer objectivement différents aliments et d’éviter les approximations. Même si tous les propriétaires n’iront pas jusqu’à détailler chaque ration à la calculette, comprendre ces notions aide à mieux saisir pourquoi deux foins visuellement similaires peuvent en réalité être très différents sur le plan nutritionnel.
L’adaptation énergétique pour les chevaux de CSO, dressage et endurance
Les disciplines sportives n’imposent pas les mêmes contraintes métaboliques au cheval, et la ration doit être ajustée en conséquence. Le cheval de CSO ou de dressage de niveau amateur travaille souvent de manière intermittente, avec des phases d’effort intense mais relativement courtes. Pour lui, une ration basée majoritairement sur le fourrage, complétée par un apport modéré de concentrés riches en amidon digestible et en acides gras, suffit généralement à couvrir les besoins en énergie rapide et en acides aminés pour entretenir la masse musculaire. Il est toutefois essentiel d’adapter la quantité de concentrés aux jours de travail réel, plutôt que de maintenir une ration constante toute la semaine malgré un week-end plus calme.
Le cheval d’endurance, en revanche, doit pouvoir mobiliser une énergie durable sur plusieurs heures; son métabolisme repose davantage sur l’oxydation des lipides et l’utilisation des acides gras volatils issus de la fermentation des fibres. Une ration trop riche en amidon peut s’avérer contre-productive, augmentant le risque de troubles digestifs en course et de myopathie d’effort. Pour ces chevaux, on privilégiera une alimentation riche en fourrage de qualité, complétée par des sources de fibres fermentescibles (pulpe de betterave, fibres de luzerne) et des apports lipidiques modérés (huiles végétales équilibrées en oméga-3 et oméga-6). L’objectif est de bâtir une « chaudière » métabolique capable de brûler des carburants lents et stables, plutôt que de dépendre exclusivement de pics d’amidon.
Les besoins spécifiques des juments gestantes et en lactation
La gestation et la lactation représentent des périodes de forte sollicitation pour l’organisme de la jument, avec des besoins nutritionnels spécifiques qui évoluent au fil des mois. Durant les deux premiers tiers de la gestation, les besoins énergétiques ne sont que légèrement supérieurs à ceux de l’entretien; l’essentiel consiste à maintenir un état corporel stable, ni trop maigre ni trop gras. En revanche, le dernier tiers de gestation voit une augmentation significative des besoins en énergie, en protéines de qualité (lysine notamment), en calcium, phosphore et oligoéléments comme le cuivre et le zinc, indispensables au développement squelettique du poulain. Une ration basée sur un bon foin de graminées, enrichie de luzerne et complétée par un aliment spécifique « poulinière » permet de répondre à ces exigences croissantes.
La lactation, surtout durant les deux premiers mois, est la phase la plus exigeante sur le plan énergétique et protéique: la jument produit un volume de lait important, très riche en nutriments, et peut rapidement perdre de l’état si la ration n’est pas adaptée. Ses besoins en UFC, en MADC et en eau augmentent nettement; on veille donc à lui offrir un fourrage à volonté, de grande qualité, et une complémentation en concentrés formulés pour la reproduction, apportant notamment calcium, phosphore, vitamines A, D, E et oligoéléments. Un suivi régulier de l’état corporel, du comportement et de la qualité du lait (aspect, abondance) permet d’ajuster progressivement la ration. À l’inverse, une ration insuffisante ou déséquilibrée peut compromettre la croissance du poulain et la santé de la jument, d’où l’importance d’anticiper plutôt que de corriger en urgence.
La prévention des pathologies digestives par une alimentation raisonnée
La prévention des coliques de stase et des ulcères gastriques équins
Les coliques et les ulcères gastriques figurent parmi les principales pathologies liées à l’alimentation chez le cheval, mais une grande partie de ces troubles peut être évitée par une gestion rationnelle de la ration et du mode de vie. Les coliques de stase, liées à un ralentissement du transit et à une déshydratation du contenu intestinal, surviennent souvent chez des chevaux recevant peu de fourrage, beaucoup de concentrés secs et ayant une activité limitée. Assurer un apport suffisant de fibres longues – au minimum 1,5% du poids vif en matière sèche – ainsi qu’un accès permanent à une eau propre et tempérée constitue la première ligne de défense. Introduire progressivement tout changement d’aliment et éviter les périodes de jeûne prolongé limite également les risques de perturbation du transit.
Les ulcères gastriques, quant à eux, sont favorisés par le stress, le travail intense, le transport fréquent, mais aussi par des rations riches en amidon et pauvres en fourrage. Rappelons que l’estomac du cheval sécrète de l’acide en continu: sans apport régulier de fibres à mâcher, la partie non glandulaire de la muqueuse se retrouve exposée à cet acide, comme une paroi sans protection face à des éclaboussures répétées. Fractionner les repas, distribuer du foin avant les concentrés et limiter la quantité d’amidon par repas (en dessous de 1 g/kg de poids vif) sont des mesures simples mais très efficaces. Pour les chevaux à risque élevé – chevaux de concours, trotteurs, galopeurs – une alimentation privilégiant les fourrages, les fibres fermentescibles et les matières grasses, associée si besoin à des compléments spécifiques (tampons gastriques, pectines, lécithines), contribue à préserver l’intégrité de la muqueuse.
La gestion du syndrome métabolique équin et de la fourbure nutritionnelle
Le syndrome métabolique équin (SME) et la fourbure d’origine nutritionnelle sont de plus en plus fréquents, en particulier chez les poneys et certaines races rustiques génétiquement programmées pour stocker l’énergie. Ces chevaux présentent souvent une résistance à l’insuline, un embonpoint marqué au niveau de l’encolure et de la base de la queue, et une forte sensibilité aux excès de sucres et d’amidon dans la ration. Une prairie luxuriante de printemps ou un accès illimité à un foin très riche en sucres peut suffire à déclencher un épisode de fourbure aiguë, avec des conséquences parfois irréversibles. La prévention passe donc avant tout par la maîtrise de l’apport en glucides non structuraux (sucres + amidon).
Concrètement, cela signifie souvent restreindre l’accès aux pâtures très riches, utiliser une muselière de pâturage, préférer un foin analysé pauvre en sucres solubles (éventuellement trempé avant distribution pour en diminuer la teneur) et limiter drastiquement, voire supprimer, les céréales classiques. Les rations se construisent alors autour du fourrage contrôlé, des fibres fermentescibles (pulpe de betterave non mélassée, fibres de luzerne) et d’un CMV adapté, avec éventuellement un apport modéré de graisses pour couvrir les besoins énergétiques sans perturber la glycémie. Un suivi régulier de l’état corporel, de la note d’embonpoint et, si nécessaire, des tests d’insulinorésistance réalisés par le vétérinaire permettent d’ajuster la stratégie au fil du temps. Vous vous demandez si votre cheval « rond » est simplement bien portant ou à risque de SME ? N’hésitez pas à demander un avis professionnel avant que les premiers signes de fourbure n’apparaissent.
Le fractionnement des repas et le respect du temps de mastication
Enfin, quel que soit le type d’alimentation choisi, le respect du comportement naturel de brouteur du cheval reste le fil conducteur d’une ration saine. Dans la nature, un cheval passe 12 à 18 heures par jour à s’alimenter, en ingérant de petites quantités de fibres en continu. À l’écurie, reproduire ce modèle s’apparente à un véritable art du fractionnement: multiplier les petits repas de concentrés, idéalement trois ou quatre par jour, et surtout garantir un accès quasi continu à un fourrage de qualité, via des filets à foin à petites mailles ou des systèmes de slowfeeding. Non seulement cela limite les pics d’insuline et de production d’acide gastrique, mais cela occupe également le cheval, réduisant l’apparition de stéréotypies et de comportements indésirables.
Le temps de mastication est lui aussi un indicateur clé: un kilo de foin demande en moyenne deux à trois fois plus de temps à être consommé qu’un kilo de céréales. Plus le cheval mâche, plus il produit de salive, véritable « antiacide » naturel qui tapisse l’œsophage et l’estomac. Distribuer le fourrage avant les concentrés, éviter de nourrir sur le sol sableux pour prévenir les coliques de sable, et adapter la forme des aliments (trempage, cubes, fibres hachées) aux capacités dentaires des chevaux âgés ou dentés sont autant de gestes simples qui font une grande différence sur la durée. En définitive, une bonne alimentation équine n’est pas seulement une question de composition, mais aussi de rythme, de texture et de respect du temps de mastication, garants d’une digestion harmonieuse et d’un cheval en bonne santé.